François MICHELIN : Chaptal de l’Industrie 1996
Vendredi 22 mars 1996
Il est bien difficile d’ajouter quoi que ce soit à ce que vient de dire Monsieur Mousson, mais je rebondirai sur ce qu’il a dit du rôle des patrons, pour faire grandir les hommes et être des moteurs, dans les secteurs où l’administration voudrait intervenir mais comme toujours en écrasant tout et en laissant des désastres derrière, en racontant un fait qui vient de se dérouler à l’usine de Clermont-Ferrand.
Il y a un an et demi, un père de famille est venu trouver le chef du personnel en lui disant : « Je suis très ennuyé, mon fils est intelligent, il a quelques diplômes mais il ne trouve pas de travail. Il me semble que la raison essentielle, c’est qu’il ne sait pas ce qu’est l’entreprise. Il a l’impression de quelque chose de totalitaire, de sans progrès, d’un espace de conformisme intellectuel. Je sais que ce n’ai pas vrai, mais je ne sais pas quoi faire pour lui montrer que la vie industrielle n’a rien à voir avec ce qu’il pense, ou ce qu’on lui a appris à l’éducation nationale ».
Alors le chef du personnel, pour creuser un peu la question, a choisi 3 ou 4 personnes du service du personnel afin d’étudier la question. Cette équipe a phosphoré et s’est aperçue qu’il y avait à peu près un millier d’enfants du personnel, qui étaient dans la même situation. Alors cette équipe a élaboré un schéma pour pouvoir répondre à la question et ils ont découvert tout de suite que probablement une des meilleures solutions serait de trouver dans l’entreprise, à Clermont en particulier, quelque 200 parrains, qui pourraient accueillir les jeunes et leur faire partager leur métier, leur montrer sur le terrain comment ça se passe dans les ateliers, dans les bureaux d’études, dans le service commercial, dans la finance, dans le juridique, … et leur faire rencontrer des hommes et des femmes qui étaient entrés avec une certaine crainte dans l’entreprise, mais avaient réussi grâce à leur travail, à grandir. Ils sont venus me proposer la solution et je leur ai dit: « A mon avis, il manque quelque chose, vous avez fait ça entre vous, je crois qu’il ne serait pas mauvais que vous fassiez venir des parents pour discuter avec eux de leurs problèmes de fond. Oh vous croyez ?, faire venir des parents ce n’est pas évident… »
J’ai insisté « Écoutez, vous n’avez pas actuellement d’enfants dans la même situation, par conséquent il doit manquer quelque chose à votre raisonnement ». Nous avons réuni une trentaine de parents, qui ont exposé leur problème et qui ont donné d’excellentes idées et même le nom de l’organisation qui a été créée qu’on appelle : « le tremplin jeune ». Nous nous sommes cependant heurtés à une difficulté, c’est que des parents avaient de la peine à parler de ce problème, ayant parfois le sentiment d’une certaine culpabilité, dans le fait que leurs enfants ne travaillaient pas, certains se demandant dans quelle mesure leur éduca-tion n’avait pas été à la hauteur de ce qu’il aurait fallu faire. Les choses, cependant, se sont mises en place, et au bout d’un an et demi, on a trouvé du travail pour 480 jeunes, 30 ont travaillé dans notre maison, les autres ont trouvé du travail ailleurs.
Le responsable du personnel s’était institué lui-même parrain d’une jeune fille qui était très intelligente, mais un peu perturbée dans ses relations avec le monde en général et l’industrie en particulier. Au bout de six mois, cette jeune fille avait retrouvé du dynamisme, elle a trouvé du travail en dehors de l’usine, ce qui était très important, pour ne pas lui donner l’impression d’un paternalisme, si elle avait été dans la même maison que son parrain, de surcroît chef du personnel. Six mois après, elle est revenue le voir pour lui dire « Monsieur Téondon, j’ai trouvé un autre travail ». Et d’elle-même, elle s’est prise en charge et est allée s’embaucher ailleurs. Qu’est-ce qui s’est passé ? et là on rejoint ce que vous disiez, Monsieur Mousson, ces jeunes se sont sentis aidés dans leur propre prise en charge, ils se sont sentis aimés dans la réalité de leur difficulté et dans leur potentiel. C’est, je crois, un schéma qui est possible d’appliquer dans toutes les entreprises, je sais que d’autres maisons le font. Je pense que c’est, Monsieur Mousson, le meilleur moyen de répondre à la tutelle de l’État, que nous-même nous fassions des opérations de ce genre. Je voulais vous livrer cette expérience parce qu’elle me semble extrêmement intéressante.
Dans un autre domaine mais touchant aussi des hommes et des femmes, le directeur de notre usine de Vanne, qui était très soucieux de voir qu’il y avait près de 400 personnes, qu’on appelle des S.D.F. ou des Rmistes, dans des situations absolument misérables. Là aussi on a recommencé l’expérience, mais en partant si j’ose dire de beaucoup plus bas sur le plan de l’inquiétude psychologique. Dix parrains ont pris en charge 10 personnes, qui étaient dans un état lamentable et au bout d’un an, celles-ci s’habillaient bien, venaient à l’heure, travaillaient, ils avaient repris leur dignité.
Certains peuvent penser que c’est de la bravoure mais je laisse ces exemples à vos réflexions.