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L’Hôtel de l’Industrie

Histoire de l’Hôtel de l’Industrie

Un lieu de prestige chargé d’histoire

L’Hôtel de l’Industrie est, avec l’église et le café des Deux-Magots, un des éléments du décor de la célèbre place Saint-Germain-des-Prés. S’il a certainement moins de notoriété, religieuse, culturelle ou simplement touristique, que ses deux voisins, son histoire n’en n’est pas moins importante.

Siège de la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale, qui l’a fait édifier en 1851, l’Hôtel de l’Industrie a été un des lieux de l’incitation à la modernisation et au développement de l’économie française; il a été aussi un des lieux de la vie politique, sociale, culturelle, ou tout simplement festive, du quartier et de la rive gauche.

La Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale a d’abord établi son siège  dans différents locaux officiels dont le Louvre, avant de s’établir en 1802, comme locataire, dans le Faubourg Saint-Germain. Elle se déplaçe ensuite rive gauche, en 1804, rue du Bac dans l’hôtel de Boulogne, où elle restera près d’un demi-siècle, avant de se fixer en 1852 à l’emplacement actuel,  4, place Saint-Germain-des-Prés dans le 6ème.

46 rue du Bac

46 rue du Bac, Paris 6e

Installée comme locataire, depuis ses premières années, elle décide à la veille de son cinquantenaire, à l’initiative de son président de l’époque, Jean-Baptiste Dumas, de devenir propriétaire. Pour des raisons à la fois de coût et de facilité d’accès, elle jettera son dévolu sur un espace situé au sud-ouest de l’enclos de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, démembré à partir de la Révolution.

 

C’est le 18 décembre 1850, que la Société a acheté, dans un quartier à l’abandon et malfamé un immeuble ayant servi de céliers puis de caserne à la gendarmerie royale de Louis XIII. Il avait été construit sur les fondations des remparts et sur les jardins ouest de l’ancienne abbaye. Un pan d’une tour est toujours visible, encastrée dans l’un des angles de l’immeuble. Le bâtiment avait été réaménagé, par la suite, en relais de poste. Il avait échappé aux destructions survenues dans le quartier, pendant la Révolution et menaçait ruine.

La Société d’Encouragement fera construire, en 1850 et 1851, en réutilisant une partie des murs anciens, y compris une section d’une tour d’enceinte du XIVème siècle, un bâtiment d’un étage, pour aménager l’escalier central et grandes salles (dites: Lumière, Chaptal et Montgolfier).

Elle pouvait ainsi abriter dans des conditions bien plus satisfaisantes qu’auparavant, les travaux de ses comités spécialisés – chimie, agriculture, mécanique, biens de consommation, commerce, construction et beaux-arts, plus tard physique ; elle pouvait tenir dans un cadre plus vaste et plus solennel, les grandes séances qui étaient les temps forts de son activité : on y débattait des grandes questions techniques, scientifiques, mais aussi souvent commerciales ou même politiques, on y décernait les récompenses, on y tenait des conférences, on y organisait démonstrations et expositions, matériels industriels, les objets techniques nouveaux et mettre en rapport inventeurs, industriels et investisseurs.  Ce local, noyau de son hôtel actuel, sera inauguré solennellement le 28 janvier 1852.

La transformation du quartier sous l’impulsion d’Haussmann

Les locaux de la Société d’Encouragement donnaient alors par une façade volontairement très sobre sur une impasse, l’actuelle rue Guillaume Apollinaire. Les modifications du quartier, en raison des grands travaux lancés par le préfet Haussmann, allaient rapidement impliquer d’importantes transformations : le percement de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain, le prolongement de la rue de l’Abbaye – l’actuelle rue Guillaume Apollinaire.

Le dégagement de l’église Saint-Germain-des-Prés en 1868 lors de la démolition des derniers immeubles nécessaire à l’achèvement de la rue de Rennes

 

Le 28 août 1872, la Société achète deux terrains mitoyens. L’un petit et étroit donnant sur la place Saint-Germain nouvellement ouverte, où elle dû construire, après concours, le bâtiment en pierre de taille, de grand style, avec ses deux pavillons latéraux et son corps central rythmé par le porche semi-circulaire, qui est sa façade actuelle. Les nouveaux locaux, inaugurés en décembre 1874, offraient davantage d’espace pour l’administration et surtout la rédaction du bulletin, de plus en plus nourri, d’une société dont le rayonnement s’étendait bien au-delà des frontières.

 

L’autre terrain formait l’angle de la rue Saint-Benoît et l’ancienne impasse devenue après plusieurs changements de noms la rue Guillaume Apollinaire. L’immeuble construit, inclus la salle des trois Consuls, la bibliothèque constituée, dès 1802 à partir du fond Lasteyrie, sous les combles des réserves de livres, vite trop exiguës, au rez-de-chaussée et au sous-sol des locaux techniques destinés recevoir le générateur électrique puis son laboratoire de test et d’essai des objets et matériels soumis à l’évaluation de durabilité … par la Société.

 

La construction d’une bibliothèque

En 1885 et 1886, la Société fera réaliser entre la rue de l’Abbaye et la rue Saint-Benoît, sur la partie restante du terrain  acquis en 1873, un dernier bâtiment destiné à accroître le nombre de salles de réunion, et surtout à se doter d’une bibliothèque, dont elle fera un des plus importants centres de documentation scientifique et technique de l’époque, notamment sur les plans de la chimie et de la mécanique. Cette bibliothèque a joué un rôle considérable jusqu’aux lendemains de la Première guerre mondiale.

L’Orphée d’Eugène Guillaume

Symbole de la volonté d’innover de la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale, une statue fut installer vers 1884 en haut de la façade de l’Hôtel de l’Industrie, un bronze figurant Orphée charmant les bêtes féroces. Orphée symbolise la pensée créatrice soumettant les forces de la nature, et traduit l’alliance de l’art et de l’industrie.

Orphée après nettoyage en 2017

L’original de la statue a été créé, en 1878, par Eugène Guillaume (1822-1905), comme modèle d’une statue de marbre  exposée à l’exposition universelle. Au moment des travaux de l’hôtel, Eugène Guillaume est directeur de l’Ecole des Beaux-Arts depuis 1864 et membre de l’Académie des Beaux-Arts depuis 1862.  Il est également membre du Comité des construction et Beaux-arts de la Société d’Encouragement, depuis 1876.  Il travaille beaucoup sur des commandes officielles sous le Second Empire, pour le Paris hausmannien, mais aussi pour une statuaire officielle.

Le fondeur de la statue est Ferdinand Barbedienne (1810-1892). Fils d’un modeste agriculteur, apprenti à 12 ans, Barbedienne est au moment de la création de la sculpture, un riche industriel, fondeur de sculpture d’art, très renommé à l’époque.  C’est d’ailleurs pour sa carrière exceptionnelle qu’il reçu une médaille de la Société d’Encouragement.

 

La grande salle Lumière

Salle Lumière 1923

La Société a ambitionné de faire de son hôtel un des principaux foyers de l’innovation à Paris, ouvrant ses portes aux chercheurs, invitant les conférenciers les plus prestigieux, n’hésitant pas à organiser démonstrations et expériences. C’est ainsi qu’elle fut un des lieux pionniers de l’électricité dans les années 1880, de l’air comprimé dans les années 1890.

C’est dans sa grande salle que Louis et Auguste Lumière présentèrent pour la première fois, leur cinématographe, avec le film « la sortie des usines Lumière » qui avait été réalisé 3 jours avant.

Edouard-Léon Scott de Martinville, le premier homme qui a réussi à enregistrer la voix, y fit une démonstration avec son phonautographe

Scott de Martivile et son phautographe

. La Société d’Encouragement organisera également des expositions, comme celle sur les applications des matières plastiques à la vie quotidienne, dès la fin des années Trente.

 

Un des hauts-lieux de la vie culturelle et politique de la rive gauche.

Des réunions de toutes sortes viendront se tenir dans ses murs comme celles organisées sous le Second Empire par Henri Dunant, de la Société de secours aux blessés militaires, prédécesseur de la Croix-Rouge, jusqu’aux congrès lacaniens du début des années 50  et aux tumultueuses réunions estudiantines des années 60 et 70, en passant par la Ligue des Patriotes de Paul Déroulède dans les années 1880, les premiers pas du Sillon de Marc Sangnier dans les années 1900, et, paraît-il même, après 1870, des concerts de musique wagnérienne, alors honnie sur les scènes publiques.

 

Cette inscription dans la vie du quartier sera encore plus manifeste après la Seconde Guerre mondiale : en 1947, alors que le quartier était en pleine effervescence intellectuelle, artistique et musicale, la Société acceptera de louer un local avec cave à un groupe de jeunes gens emblématiques de la nouvelle scène culturelle parisienne : Boris Vian, Juliette Gréco, Jean Comparini et Frédéric Chauvelot, avec la caution prestigieuse de Paul Boubal, le patron du Flore.

C’est en juin 1948, que dans  des caves de l’Hôtel de l’Industrie, le Club Saint-Germain ouvre ses portes. Il deviendra vite la cave de référence du jazz : les plus grands musiciens américains, comme Duke Ellington, Miles Davis, Dizzie, Charlie Parker, Kenny Clarke, Count Basie, Erroll Garner…viendront se produire lors de soirées mémorables. Des artistes français comme Django Reinhardt viendront également y jouer. C’est au Club Saint-Germain que Boris Vian joue un rôle prédominant dans la découverte du be bop.

Mais le club ne sera pas uniquement, du moins au départ, un lieu festif : l’organisation de lectures, de débats avec des personnalités comme Orson Welles, la présence d’une galerie de tableaux et d’une librairie, où seront par exemple dédicacés les « Cantilènes en gelée » de Boris Vian. Les projets de création d’un théâtre et d’une salle d’art et d’essai, montrent que le lieu était l’un des centres de cet extraordinaire mélange des modes d’expression, caractéristique de la culture germanopratine de ces années là. Le club pris plus tard le nom de Bilboquet.

Témoignage de Michel Legrand: Quand Paris devint capitale du jazz

Enregistrement : Django Reinhardt et L’Orchestre D’Hubert Fol au Club Saint-Germain, Jumping with symphony sid, 20 février 1951

 

Pour en savoir plus:

  1.  Benoit et D. Blouin, « Des espaces au service d’un projet: les hôtels de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale et leurs fonctions au XIXe siècle, 1801-1914», p. 175-191 dans A. Despy-Meyer éd., Institutions and Societies for Teaching, Research and Popularisation, Turnhout, Brepols, 2000.

Un article fondé sur le dépouillement des archives de la Société, où l’on souligne les relations entre les locaux occupés successivement par la Société, leur organisation et leur aménagement, et l’évolution de ses      projets et de ses activités.

  1. D.Blouin, « La Société d’encouragement : lieux et étapes. I.- Les premières implantations, les premières ambitions, les premières manifestations, 1801-1812», L’Industrie nationale, 1er semestre 1996, p. 11-22.